Résumé d'un entretien sur la parole entre Heidegger et le Professeur Tezuka, de l'Université impériale de Tokyo - 1953

  • Le nom, aussi bien que ce qu'il nomme, vient de la pensée européenne, de la philosophie. C'est pourquoi la visée esthétique ne peut, au fond, que rester étrangère à la pensée d`Extrême-Orient.
  • Ce qui demeure dans une pensée, c'est le chemin. Et les chemins de la pensée abritent en eux cette ressource secrète : nous pouvons aller sur eux en marchant en avant aussi bien qu'en arrière ; mieux encore : le cheminement qui recule, seul, nous mène de l'avant.
  • Vouloir savoir, la rage d'avoir les explications ne nous mènent jamais à un questionnement qui pense. Vouloir est toujours déjà la prétention masquée d'une conscience de soi-même qui se réclame d'une raison inventée par soi et de la rationalité de cette raison. Vouloir savoir ne veut précisement pas attendre devant ce qui est digne de pensée.
  • Iki : rayonnement sensible, par le ravissement irrésistible duquel quelque chose de suprasensible parvient à transparaître.
  • Sans Iro (la couleur) nul Kouou (le vide).
  • Geste est recueillement d'un porter.
  • Pour nous, le vide est le nom le plus haut pour cela que vous aimeriez pouvoir dire avec le mot " être "...
  • La trouvaille a lieu quand le mot qui nomme vient vous interpeller.
  • La parole de la langue est comme " la maison de l'être " ; cette tournure ne livre pas un concept pour l'essence de la parole - au grand dam des philosophes, dont la mauvaise humeur ne trouve plus, dans des tournures de ce genre, que ruine de la pensée. Cette tournure touche au déploiement de la parole, mais sans lui porter atteinte. Car s'il demande que nous laissions sa voix à ce qui, déterminant, donne le ton, cela ne signifie nullement que nous n'ayons pas à nous mettre pensivement en quête du déploiement de la parole. Ce qui tranche et décide, c'est seulement la façon dont cela est tenté.
  • Sur le chemin de la pensée, il faut que les bâtisseurs retournent quelquefois aux chantiers dépassés et abandonnés, ou même qu'ils reculent plus loin derrière.
  • La domination intacte de la métaphysique s'organise même là où nous ne l'attendons pas - dans le parachèvement de la logique en logistique.
  • Les façons d'indiquer qu'a le faire-signe sont riches en énigmes dont il nous faut trouver le mot. Elles nous font le signe de l'accord. Elles nous font signe de refuser. Elles nous font signe en nous attirant vers cela depuis quoi, inopinément elles se portent jusqu'à nous.
    Faire-signe (wink/winken) : donner à voir dans un geste, lui-même porté par l'entièreté de la situation.
  • Duplication : déploiement duplique d'être et étant.
  • L'être même - cela veut dire : la présence du présent, la venue en presence de ce qui vient en présence - c'est-à-dire la duplication des deux à partir de sa simplicité. Cette simplicité, voilà ce qui s'adressant à lui, requiert l'homme d'être par rapport à son déploiement.
    L'homme, ainsi, est en tant qu'homme dans la mesure où il prend parole en répondant à la parole de la duplication, la faisant connaître en ce qu'elle annonce.
    Le prédominant et portant, dans la relation de l'être humain à la duplication, est en conséquence la parole. C'est la parole qui donne voix à la relation herméneutique.
  • Aussi longtemps que nous demeurons des gens qui demandent... que nous laissions se libérer toujours plus largement dans l'ouvert ce qui aimerait être dit. Cela éveille bien sûr trop facilement une apparence : celle d'une glissade dans l'arbitraire du non-obligeant. Nous prévenons cette apparence en portant attention à ce qu'ont jadis enseigné ceux qui pensent, en ne cessant de les laisser parler avec nous dans notre entretien. Chacun, chaque fois, est en dialogue avec ses ancêtres, plus encore peut-être et plus secrètement avec ses descendants.
    Le déploiement historique de tout dialogue pensant n'a cependant pas besoin de s'organiser à la manière de la science historique, en rapportant ce qui est passé à propos des penseurs et de ce qu'ils ont pensé.
  • L'homme appartient, en tant que celui qu'il est, à un falloir qui le réclame.
  • C'est pourquoi il n'est plus permis de dire : relation à la duplication - car elle n'est pas un objet face à la représentation, mais le règne du il faut.
  • Il s'agissait de mettre en question, quant à leur rôle canonique, les représentations directrices qui, sous les noms de "expression", "expérience vécue" et "conscience" déterminent la pensée moderne en lui donnant le ton.
  • Nul n'est en état de se sortir, d'un bond, du cercle des représentations régnantes - et encore moins quand il s'agit des voies depuis longtemps frayées de la pensée telle qu'elle s'est poursuivie jusqu'à nous, ces voies qui vont se perdre dans l'inapparent. En outre, se démarquer ainsi par rapport à l'antérieur est déjà modéré par le seul fait que ce qui paraît être volonté révolutionnaire cherche avant toute autre chose à regagner de manière plus originale ce qui fut.
    "Répétition" : chercher, aller chercher, ramener, engranger, recueillir ce qui, en retrait, s'abrite dans l'ancien.
  • La détermination kantienne repose sur un évènement en plus d'un sens considerable : le fait que tout ce qui vient en présence soit déjà devenu objet de la représentation.
  • L'attention portée aux pistes qui montrent à la pensée le chemin de sa région sourcière.
  • Apercevoir en sa provenance même l'apparaître comme déploiement de la venue en présence.
  • Par l'intermédiaire de ce qui est esthétique, ou plutôt disons : par l'intermédiaire de l'expérience vécue et à l'intérieur de son domaine canonique, l'œuvre d'art est par avance changée en objet de sentiment et de représentation.
  • L'homme se tient dans une relation. Et cette relation s'appelle herméneutique, parce qu'elle porte connaissance de cette annonce. Cette annonce met l'homme en demeure de parler pour lui répondre et, rassemblée dans l'écoute, de lui appartenir en tant qu'homme...
  • L'homme est le messager de l'annonce que lui adresse la parole en lui disant le désabritement de la duplication.
  • La largesse n'est autre que le libre de limite qui nous est montré dans le Kouou, le vide du ciel. Ainsi, l'homme, messager de l'annonce du désabritement de la duplication, serait du même coup celui qui marche et trace la limite du libre de limite. Dans cette marche il cherche le secret de la limite, qui ne peut s'abriter en rien d'autre que dans la voix qui donne le ton et détermine son déploiement.
  • Iki, c'est ce qui vient charmer avec grâce.
  • Iki, c'est le vent de la silencieuse paix du ravissement resplendissant.
  • Le ravissement l'entendant comme une échappée qui transporte, comme l'arrachée qui porte au cœur de la calme paix du silence.
  • Huld, l'inclination bienveillante.
  • Iro veut dire plus que la couleur et que tout ce qui est perceptible par les sens. Kouou, l'Ouvert, le vide du ciel, veut dire plus que le suprasensible.
    Koto - l'appropriement de l'éclaircissante annonce de l'inclination qui, depuis le lointain, porte en avant.
    La Dite : le dire et ce que dit le dire, en même temps que ce qui est à dire, le Dicible.
    Die Sage, légende, fable : le propre de la Dite est justement de ne jamais venir immédiatement au langage.
  • C'est seulement quand elle porte le regard jusqu'au cœur du déploiement de la Dite que la pensée s'engage sur le chemin qui nous reprend de la représentation seulement métaphysique pour nous porter dans l'attention aux éclairs faisant signe de l'annonce dont nous aimerions devenir proprement les messagers.
  • Il nous est mieux possible d'atteindre ce dont la force mortelle, en elle-même, n'est pas capable, quand nous sommes pleinement disposés et prêts à abandonner, en le donnant, même cela que, de nous-mêmes, nous ne pouvons jamais que tenter, sans qu'il est atteint l'achèvement.
  • Pour la superficialité des impatients non moins que pour la circonspection des méditatifs, il est nécessaire que tout semble comme si nulle part il n'y avait de secret.
  • Partout joue le rapport voilé de l'annonce et de la marche qui la porte.
    Koto ba : pétales croissant depuis l'annonce éclaircissante de l'inclination qui fait paraître.
" Le passé n'est jamais mort, il n'est même pas passé. "
cccccccccccccccccccccccFaulkner
Pour se faire une bonne idée de la polémique autour de Martin H :
http://parolesdesjours.free.fr/scandale.htm

L'essence de la langue ou le déploiement de la parole ~ 1957

Nous parlons la parole. Comment pouvons-nous être autrement proches de la parole qu'en la parlant ? Et pourtant, notre rapport à la parole est indéterminé, obscur, quasiment privé de mots. Si nous songeons à cet étrange état de choses, il est presque inévitable qu'au premier abord toute remarque à ce propos ne dépayse et sonne comme incompréhensible. C'est pourquoi il pourrait être profitable de nous désaccoutumer de ne toujours entendre que ce que nous avons d'avance compris. Cette proposition ne concerne pas seulement chaque auditeur, elle vaut encore plus pour celui qui tente de parler de la parole - et surtout quand cela a lieu dans l'unique intention de montrer des possibilités qui nous permettent un recueil nous menant à garder mémoire de la parole et de notre rapport à elle.

Le poète a appris le résignement. Il a fait une expérience. Avec quoi ? Avec la chose et la relation de la chose au mot. Mais le titre du poème est seulement : Le Mot. L'expérience proprement dite, le poète l'a faite avec le mot, et à la vérité avec le mot pour autant que seul le mot a pouvoir d'instituer une relation à une chose. Plus distinctement : le poète a éprouvé que seul le mot fait apparaître et ainsi venir en présence une chose, en tant que la chose qu'elle est. Le mot se dit au poète comme cela qui tient et maintient une chose en son être. Le poète fait l'expérience avec un règne, avec une dignité du mot dont il ne peut y avoir plus large ni plus haute pensée. Mais le mot est en même temps ce bien qui est promis et remis, fié et confié sur un mode inhabituel au poète en tant que poète. Le poète éprouve le métier de poète au sens d'une vocation au mot, entendu comme la source de l'être. Le résignement que le poète apprend a bien l'allure de ce renoncement qui, dans un dire pleinement acquitté, est détachement ; ce qui longuement a été en retrait et, à proprement parler, a déjà donné sa parole n'adresse jamais la parole qu'à ce seul détachement.

Et la tristesse ? Elle n'est ni simple abattement ni mélancolie. La tristesse proprement dite reçoit son ton dans le trait qui la rapporte à la plus grande joie, mais pour autant que cette joie se retire, et dans cette retraite tarde et se ménage. Apprenant ce résignement, le poète fait l'expérience avec le haut règne du mot. Il entend ce qui fait originalement connaître la tâche du dire poétique, et qui est adressé à ce dire comme ce qu'il y a de plus haut et qui demeure, et pourtant est tenu en réserve. L'expérience que fait le poète avec le mot, il ne pourrait jamais aller jusqu'au bout d'elle, si elle n'était pas accordée au ton de la tristesse, c'est-a-dire à la corde du serein acquiescement à la proximité de ce qui s'est retiré mais, du même coup, est en réserve pour une venue de commencement.
Ce que nous tentons de penser et repenser sous le nom de " voisinnage de la poésie et de la pensée " est bien éloigné d'un simple fonds de relations représentées. Ce voisinnage traverse et régit partout notre séjour sur cette Terre, et dans ce séjour, notre pérégrination. Mais comme la pensée d'aujourd'hui devient toujours plus résolument, toujours plus exclusivement un calcul, elle met en œuvre tout ce dont elle dispose, forces et " motivations ", pour essayer de calculer comment va pouvoir prochainement s'aménager le " cosmos " - c'est-à-dire l'espace vide de monde. Cette pensée est sur le point d'abandonner la Terre en tant que telle. En tant que calcul elle pousse, à toute vitesse et dans la frénésie, à la conquête de l'espace cosmique. Cette pensée elle-même est l'explosion d'une puissance qui pourrait simplement tout annihiler dans la vanité. Le reste, ce qui suit après une telle pensée, le processus technique de fonctionnement des appareils de destruction ne serait plus qu'un sombre point final : la folie finissant dans l'absence de sens.
Le pas qui prend du recul jusqu'au lieu où l'être humain a site demande autre chose que le pas en avant par lequel le progrès nous précipite dans le machinal.